Le petit gros d'Haast beach.

Imaginez une plage s'étendant sur des kilomètres, où jonchent,par centaines, des troncs d'arbres morts, désertée par la vie, écrasée par des couchés de soleil somptueux comme seul sait nous donner l'hemisphère sud sous ces lattitudes, battue par les longs rouleaux de la Tasmanie, enfin dominée par les fjords enneigées au loin et si votre imagination est assez fertile, alors peut-être pourriez-vous entrevoir la beauté monumentale de Haast Beach.

C'était le début de l'été. Avec deux autres camarades, gédéon, compagnon de route et de beuveries, et Fabien, suisse excentrique mythomane,on remontait la côte de Milford Sound vers Hokitika. La nuit tombant,on s'était trouvé un motel parfaitement hitchcockien pour une poignée de dollars. Au bar poussiereux et collant, tenu si je me souviens par une petite vieille, à peine arrivé, on acheta les deux dernières bouteilles de jack et fila directement vers la plage.

Une fois sur place, le bois ne manquait pas. On fit un petit feu bloqué entre deux vents puis on commença alors à siroter allègremment, seuls au monde, sous les cieux en fête et au meilleur de leur forme. Au bout d'un moment dans l'allégresse de la nuit, porté par l'alcool, je commençais à partir vers l'océan et à me déshabiller, lorsque je vis sur la voûte mouchetée, à la jonction du ciel et de l'océan, se dessiner une silhouette qui peu à peu s'approchait . Effrayé je tournais les talons et allais rejoindre mes pochards de potes. Je leur expliquais qu'il y avait un type se baladant seul sur la plage à une cinquantaine de mètres de nous.Fabien se mit à gueuler vers la direction que j'avais indiqué, vers la voie lactée qui transperçait, victorieuse, les ténèbres, et qui procurait une singulière impression de petitesse. On commençait à crier et à jurer tout un tas de conneries pour se rassurer, on imaginait un paysan sans tête, et on levait le cul des bouteilles en beuglant de plus bel. Lorsque finalement une ombre colorée apparu par à-coup, puis enfin un gros type se présenta aux soubresauts des flammes. Curieusement notre premier réflexe, fut de lui proposer une chaude gorgée de jack. Il n'y prêta pas attention. Après un très bref instant, il baragouina dans un anglais en ruine un semblant de question, nous demandant si nous n'avions pas vu quelque chose. Un peu interloqué, mais aussi réjoui par cette rencontre plus qu'irréelle, on lui demanda quoi donc? Il rétorqua qu'il attendait son frère. Sur le moment on ne sut quoi répondre, et on répéta juste "ton frère", d'un ton peut-être sarcastique. Il leva brièvement les épaules, puis reprit. Il nous expliqua (enfin de ce que l'on put comprendre), que son frère - il montra vaguement l'océan - avait disparu il y'a une quinzainne d'années dans la Tasmanie, et que de temps en temps il revenait les nuits comme celle-là, venir le voir et parler. On commença à éclater de rire. Le petit gros ne s'en choqua pas,resta silencieux un instant, puis s'en alla dans la nuit, ou l'océan - difficile à dire. La beuverie continua, tranquillement, avec les vagues gelées,la flore de la nuit en rotation et quelque part hantée par ce curieux bonhomme.

Encore aujourd'hui par moment je m'imagine, ce frère surgir d'entre les rouleaux, indisciblement puis de plus en plus nettement, comme celle de ce type qui m'était apparu cette nuit. Je le vois marcher doucement vers son frère qui l'attend sur la plage, les pieds frappés par l'écume douce des vagues, lui tendant ses bras et son gros ventre. Je les vois partir tous les deux le long de la plage,discutant sous les étoiles attentives, entre les troncs morts, l'un laissant des traces dans le sable, l'autre non.

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