
Si un jour vous avez la chance de vous retrouver à Auckland en Nouvelle-Zélande, je vous conseille un endroit indiqué dans aucun guide touristique. Et pour cause, il se trouve dans les tréfonds du fond du plus grand cimetière désaffecté de la ville, Juste aux pieds des ponts de l'autoroute, dans une petite clairière, entre deux tombes bancales et un ruisseau. Là git un curieux bonhomme, certainement déjà à demi mort depuis plusieurs décennies, qui hante les lieux principalement la nuit, surtout après minuit, pour trouver un temps soit peu de compagnie et des restes de civilisation, tels que des couillons bourrés, des heroinomanes, des sataniques, ou pourquoi pas des touristes égarés,(certes moins locaces).
Nous faisions partie donc de la catégorie des couillons bourrés. J'étais alors avec deux camarades de cuite, Mike, petit français death metalleux à l'accent ensoleillé et un brin frappé, et Martyn, un suisse-allemand, fan de Bob Dylan, presqu' écrivain, également un brin frappé et moi-même. On avait dû déjà enquiller 5 ou 6 bières chacun, lorsque l'on se perda, certes plus ou moins consciemment, dans le tuf du cimetière, sous les palmiers nocturnes, qui ici-bas perdaient quelque peu de leur charme estival . On était donc assis dans l'herbe mouillé, attelés à nos bières et cigarettes, lorsque subitement, on entendit des bruissements dans les buissons d'à côté. Bruissements qui devinrent vite un raffut de craquements de branches, de pietinements excédés qui se dirigeait clairement vers nous. Martyn pensait à un chien, Mike à rien du tout, et moi à un homme. Une seconde plus tard le sort me donna raison, et ce fut un type qui sortit des ténèbres. Il nous demanda avec un accent infernal s'il pouvait se joindre à nous et boire quelques bières . On lui offrit donc une steinlager puis interloqué on lui demanda, ce qu'il foutait à cette heure-ci, à cette endroit, et surtout tout seul. Il nous répondit simplement qu'il vivait ici, juste à côté, et qu'il n'avait pas vu quelqu'un dans le coin depuis plus d'une semaine. Il nous expliqua aussi qu'il était dealer depuis plus d'une trentaine d'années et que le cimetière représentait le lieu le plus tranquille au monde, qu'il sortait une fois par semaine s'acheter de la nourriture chez le chinois juste en face du cimetière, et sinon il restait (en)terré ici, loin du monde, à gober des exta, du LSD, fumer des pets et littéralement se défoncer le crâne, seul avec les morts . Mike était parti pisser près d'un bosquet d'arbres et de tombes depuis plus d'une dizaine de minutes déjà, lorsque notre demi-mort me demanda une cigarette. La flamme du briquet nous permit, à Martyn et à moi, de se faire une idée pendant l'éclat d'une seconde de l'état réel de notre interlocuteur. Des doigts tordus, inexplicablement sans ongles, le crânes clairsemé de long cheveux, un visage décharné, et des yeux exorbités, globuleux, avec un iris blanc légèrement bleuté. Je ne pouvais pas distinguer l'expression de Martyn, mais je pouvais entendre son silence. Il me demanda subitement en allemand, où était Mike, et ajouta que même avec 15 litres de bière on ne pisse pas pendant plus de 10 minutes. On conclua donc qu'il était temps de déguerpir. sans dire aurevoir, on abandonna notre pack de bières au monstre, qui bizarrement, si mes souvenirs sont bons, ne fit aucune remarque. Peut-être de nouveau mort, en train de patauger dans le styx. Puis commença une véritable course vers les vivants, guidés par les lointains scintillements de la civilisation qui perçaient entre les croix, palmiers, mausolés, fougères, grillages etc... Une fois en haut, nous criâmes deux ou trois fois le nom de ce brave Mike, puis on se serra la main. Martyn s'en alla chez lui en chantant du Dylan, et moi je me réfugiais chez un israélien, qui habitait pas loin sur la K'Road.
le lendemain, alors que j'avais déjà commencé mon deuil, je croisais Mike dans la rue . Il me raconta quand allant pisser il croisa un maori, seul lui aussi, avec qui il parla tatouages et filles le restant de la nuit dans un bar...Finalement les cimetières sont des endroits assez vivants.
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